Nouvelles, séries, performances, travail et réseaux sociaux : nos possibilités semblent illimitées, mais notre temps et notre attention ne le sont pas.
Prenons un entrepreneur qui lit Les Affaires chaque matin, surveille son secteur et accepte presque toutes les rencontres professionnelles. Il souhaite être à la hauteur des occasions qui s’offrent à lui. Pourtant, ses décisions importantes attendent. À quelques rues de là, deux amis se retrouvent au café, heureux de se voir, mais leurs téléphones interrompent la conversation. Ailleurs, une personne termine une série en deux jours pour ne pas être en retard sur les discussions. Aucune de ces personnes ne fait nécessairement quelque chose de mal : elles cherchent à réussir, à partager ou à se détendre.
La difficulté apparaît quand les sollicitations s’accumulent plus vite que notre capacité de choisir. En 2026, 53 % des 2 000 internautes canadiens interrogés par CIRA déclarent passer au moins cinq heures par jour en ligne [1]. Ce temps inclut travail, services, relations et loisirs ; il ne peut être qualifié globalement de « perdu ». Mais il révèle l’étendue d’une question : avons-nous encore la liberté de décider ce qui mérite notre attention ?
Pourquoi gagnons-nous du temps sans toujours avoir le sentiment d’en disposer ?
Nos appareils permettent de communiquer, d’apprendre et de régler des démarches en quelques minutes. Mais chaque avantage amène aussi de nouvelles possibilités : une notification, un article, une vidéo, une émission de plus. Selon les indicateurs fédéraux, les adultes canadiens de 18 à 64 ans consacrent en moyenne 3,5 heures par jour aux écrans récréatifs [3]. Une enquête Numeris publiée en 2026 mesure 21 heures hebdomadaires de télévision traditionnelle chez les francophones du marché québécois, âgés de deux ans et plus [2]. Ce ne sont pas les mêmes populations ni les mêmes activités ; les durées ne s’additionnent pas.

FIGURE 1 — Le Québec francophone accorde encore 78 % du temps vidéo mesuré à la télévision traditionnelle, contre 62 % au Canada ; les 18–44 ans consacrent 65 % de leur temps vidéo à la diffusion en continu. Numeris, automne 2025 [2].
| CE QUE MESURE LA DONNÉE | CE QU’ELLE NE MESURE PAS |
| 53 % passent ≥ 5 h en ligne [1] | Une moyenne de temps perdu ; Internet sert aussi au travail et aux relations. |
| 3,5 h d’écrans récréatifs/jour [3] | Le temps passé exclusivement sur le téléphone. |
| 21 h de télévision linéaire/semaine [2] | Tout le temps vidéo d’un Québécois, séries et téléphone compris. |
Dans le même paysage numérique, quinze minutes quotidiennes représentent 91 heures sur un an ; trente minutes, 183 heures. Ce calcul ne condamne aucun loisir : il rend simplement visibles des choix habituellement répartis en petites doses.

FIGURE 2 — Projection de temps réaffectable sur un an : scénario mathématique, et non estimation des heures inutilement consommées.
Ces contenus enrichissent-ils mes journées, ou occupent-ils parfois la place d’une activité que j’aimerais davantage ? Le temps gagné n’est pas automatiquement du temps libre. La première question n’est donc pas « que supprimer ? », mais « que voulons-nous préserver ? »
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Plus connectés que jamais : qu’en est-il de notre présence auprès des autres ?
Un message peut rapprocher deux personnes éloignées ; une vidéo partagée peut nourrir l’amitié. Pourtant, être joignable ne signifie pas toujours être disponible. Dans une enquête de Statistique Canada publiée en 2025, la part des Canadiens ayant vu des amis lors d’une journée moyenne est passée de 47,9 % en 1986 à 19,3 % en 2022 ; parmi ceux qui en voyaient, le temps partagé est passé de 5,0 à 3,8 heures [4]. Ces changements ont de multiples causes et ne prouvent pas que les téléphones en sont responsables.

FIGURE 3 — Évolution des contacts en personne et de la pression temporelle. Données d’enquêtes distinctes ; les tendances ne démontrent pas une causalité numérique [4].
| UNE SITUATION FAMILIÈRE | UNE QUESTION PLUS UTILE QUE LE JUGEMENT |
| Deux amis au café, deux téléphones sur la table | Sommes-nous aussi présents que nous aimerions l’être ? |
| Une famille regarde un film ensemble | Est-ce un moment partagé et apprécié ? |
| Une personne seule échange avec des proches éloignés | Cette connexion lui apporte-t-elle du soutien ? |
À quoi bon être reliés à des centaines de personnes si nous n’avons plus l’énergie d’écouter celles qui comptent pour nous ? Les écrans peuvent rapprocher ou distraire : leur sens dépend de ce qu’ils nous permettent de vivre. Cette même nuance s’impose lorsqu’on parle de santé.
Plaisir, ambition, écrans : comment reconnaître le moment où c’est assez ?
Regarder un excellent film peut faire du bien. Enchaîner une série tout le week-end peut être un plaisir choisi ; cela mérite surtout d’être questionné si le sommeil, les relations ou la récupération en souffrent régulièrement. Il en va de même pour l’ambition : courir un marathon en moins de trois heures ou parcourir 100 miles peut avoir un sens profond pour un sportif. Mais un objectif possible n’est pas nécessairement désirable pour chacun, ni compatible avec toutes les périodes de sa vie.
Les recherches permettent d’examiner certains risques sans juger les personnes. Une méta-analyse publiée en 2026, réunissant 72 études et 71 633 étudiants universitaires, associe une exposition plus élevée aux écrans à plusieurs problèmes, notamment fatigue visuelle et symptômes dépressifs [5]. Pour ces derniers, l’estimation passe de 1,51 à 1,93 lorsque cinq études sont écartées. Pour la durée du sommeil, l’association passe de 1,27 à 1,05 et n’est alors plus statistiquement concluante : le résultat dépend des études retenues. Ces rapports de cotes ne décrivent ni une probabilité individuelle ni l’ensemble des adultes québécois.

FIGURE 4 — Rapports de cotes avec intervalles de confiance avant et après analyses de sensibilité. Lorsque l’intervalle croise 1, l’absence d’association ne peut être écartée [5].
Au Canada, les 18–64 ans passent en moyenne 9,3 heures par jour en situation sédentaire, travail et transport inclus ; 27,5 % satisfont à l’indicateur combiné de surveillance [3]. Cela ne permet pas d’attribuer un coût médical précis à un écran.
| OBJECTIF OU HABITUDE | CE QUI MÉRITE D’ÊTRE PESÉ |
| Finir une série en un week-end | Plaisir réel, sommeil et activités auxquels on renonce. |
| Courir 100 miles | Sens personnel, préparation, santé, responsabilités. |
| Accumuler des formations | Connaissances mises en pratique ou simple accumulation ? |
| Chercher davantage de visibilité | Partage sincère ou comparaison qui ne finit jamais ? |
Une autre méta-analyse, publiée en 2025, regroupe 83 études et 55 440 participants : elle associe la comparaison sociale en ligne à davantage de préoccupations relatives à l’image corporelle [10]. Elle ne permet pas de conclure que les sportifs ou entrepreneurs recherchent nécessairement l’admiration.
La question est celle du sens que nous donnons nous-mêmes à nos ambitions. Si personne ne voyait mon résultat, serais-je tout aussi heureux de l’avoir accompli ? Il n’est pas nécessaire de renoncer à ses rêves. Il est parfois précieux de vérifier qu’ils nous appartiennent vraiment — et d’en considérer le prix.
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Quel est le prix de nos habitudes — en argent, en énergie et en possibilités ?
Une heure de film n’est pas une heure de salaire perdue. En revanche, le temps consacré à une activité n’est plus disponible pour une autre. Pour une personne qui aimerait financer un projet, travailler cinq heures de plus par semaine à 20 $ l’heure pendant 48 semaines rapporterait 4 800 $ brut par an, ou 48 000 $ en dix ans. Encore faut-il que ces heures existent, qu’elles conviennent à sa santé et qu’elles ne remplacent pas un repos indispensable.

FIGURE 5 — Projection à 20 $/h sur 48 semaines : revenu brut et scénario purement illustratif dans lequel 75 % demeurerait disponible après retenues et frais. Ce n’est pas un calcul fiscal québécois.
| CHOIX/SCÉNARIO | EN 1 AN | EN 10 ANS |
| 30 min par jour réaffectées | 182,5 heures | 1 825 heures |
| 5 h/semaine payées 20 $/h | 4 800 $ brut | 48 000 $ brut |
| Part supposée disponible (75 % du brut) | 3 600 $ | 36 000 $ |
| 3 abonnements à 18 $/mois supprimés | 648 $ | 6 480 $ |
Cet argent peut contribuer à une formation, un fonds d’urgence ou un projet de famille. Mais le calcul ne remplace pas la réalité : impôts, garde d’enfants, transport, fatigue et satisfaction personnelle changent tout. Une personne qui manque de sommeil pourrait trouver beaucoup plus de valeur dans une soirée paisible que dans une nouvelle source de revenus.
Mon objectif est-il réaliste, mais surtout souhaitable compte tenu de ce qu’il me demande de sacrifier ? Le coût financier se calcule parfois. Le coût d’une conversation manquée, d’un épuisement ou d’un rêve poursuivi pour les autres se mesure beaucoup moins facilement. Reste à savoir ce qui change quand on choisit autrement.
Et si nous retrouvions surtout la liberté de choisir ?
Des chercheurs ont testé des changements concrets plutôt que de simplement demander aux gens d’utiliser moins leur téléphone. Dans un essai randomisé publié en 2025, 467 personnes ont accepté de couper l’Internet mobile pendant deux semaines tout en conservant appels et textos ; 266 ont installé le blocage et 119 ont satisfait au critère strict de dix jours sur quatorze [6]. L’intervention a amélioré certains indicateurs de bien-être, de santé mentale et d’attention. Le graphique rappelle toutefois que commencer est plus facile que maintenir un changement.

FIGURE 6 — Parcours des 467 participants et ampleur standardisée de certaines améliorations. Les effets illustrés ne doivent pas être interprétés comme les écarts causaux directs entre groupes [6].
Les technologies peuvent également servir à apprendre. Selon CIRA, l’utilisation déclarée de l’IA générative est passée de 16 % en 2024 à 33 % en 2025 et 46 % en 2026, mais seuls 19 % de ses utilisateurs disent toujours en vérifier les réponses [1]. Un outil qui aide à progresser mérite d’être utilisé ; un outil qui ajoute du bruit ou des erreurs mérite d’être repensé.

FIGURE 7 — L’utilisation déclarée de l’IA générative progresse, mais son adoption ne mesure pas les gains réels de temps ou de connaissances [1].
| CHOISIR SANS SE PUNIR | COÛT DIRECT | CE QU’ON PEUT OBSERVER |
| Choisir une plage pour les nouvelles | 0 $ | Moins d’interruptions ; mêmes informations utiles ? |
| Garder un repas ou un café sans téléphone | 0 $ | Qualité de la conversation et plaisir partagé |
| Réduire 15–30 min de défilement non désiré | 0 $ | Temps libéré pour une activité choisie |
| Sélectionner les salons selon ses priorités | Variable | Relations pertinentes plutôt que présence partout |
| Pratiquer une langue avec un outil d’IA | Gratuit ou abonnement | Compétences acquises, erreurs corrigées et plaisir |
Et si la meilleure amélioration n’était pas d’en faire davantage, mais de retrouver assez d’espace pour aimer ce que nous faisons déjà ? La solution n’est pas un nouveau programme de performance. Elle peut simplement commencer par un choix plus conscient, compatible avec sa réalité et ses besoins.
Une vie précieuse n’a pas besoin d’être spectaculaire
L’entrepreneur peut continuer d’aimer son entreprise sans assister à tous les salons. Un sportif peut poursuivre un défi exceptionnel et y trouver de la joie. Un parent peut se détendre devant une série après une journée exigeante. Et quelqu’un peut préférer ne rien faire pendant une heure. Aucun de ces choix ne mérite d’être jugé à partir d’un chronomètre.
Les études ne nous disent pas quelle vie choisir. Elles montrent des habitudes répandues, des associations parfois préoccupantes et des changements possibles. Nos graphiques donnent une mesure au temps ; ils n’attribuent pas une valeur en dollars à l’amour, au repos ou à la présence. La question la plus importante n’est peut-être pas « combien puis-je accomplir ? », mais « est-ce que ce que j’accomplis correspond à ce qui compte pour moi ? »
Nous vivons une époque où tout semble pouvoir être appris, filmé, partagé, comparé et dépassé. Cette abondance offre une liberté formidable, à condition de ne pas devenir une obligation d’être exceptionnel. Une conversation sans notification, un dimanche tranquille ou un objectif modeste peuvent aussi constituer de véritables réussites.
À force de vouloir ne rien manquer, on finit parfois par manquer l’essentiel : du temps pour décider, apprendre et vivre. Et si le progrès consistait aussi à savoir reconnaître quand nous en avons suffisamment?
FAQ — Pour prolonger la réflexion
- Trois heures d’écrans par jour, est-ce trop ? La durée seule ne suffit pas : comptent aussi le contenu, le sommeil, les obligations et le plaisir ressenti.
- Les écrans expliquent-ils la solitude ? Ils peuvent rapprocher ou distraire ; les données historiques ne prouvent pas qu’ils ont causé le recul des rencontres [4].
- Faut-il monétiser son temps libre ? Non. Travailler davantage n’est qu’une possibilité parmi le repos, la santé, la famille et l’apprentissage.
- Réduire son téléphone peut-il aider ? Certaines expériences ont observé des bénéfices dans des groupes précis, sans résultat universel garanti [6–8].
- Une ambition extrême est-elle malsaine ? Pas en soi. Son sens, ses risques, sa faisabilité et le choix personnel importent davantage que la visibilité obtenue.
Sources, dates, limites
Les scénarios financiers ne sont pas des pertes constatées ; les résultats observationnels ne démontrent pas, à eux seuls, la causalité. Les populations varient entre études ; les données nationales ne représentent pas automatiquement le Québec.
- [1] CIRA — Canadian Internet Trends 2026
- [2] Numeris — Fall 2025 Video Overview, publié en février 2026
- [3] Agence de la santé publique du Canada — PASS Indicators
- [4] Statistique Canada — Time pressure and time spent with friends, juin 2025
- [5] Zeng et coll. — BMC Public Health, 2026, méta-analyse 72 études
- [6] Castelo et coll. — PNAS Nexus, 2025, essai de déconnexion
- [7] Weingarten et coll. — Acta Psychologica, mai 2026
- [8] Goldfield et coll. — Journal of Affective Disorders, juin 2026
- [9] Reuters Institute — Digital News Report 2026, Canada
- [10] Bonfanti et coll. — Body Image, 2025, 83 études