Le Québec mesure l’emploi, mais pas encore toute la transformation du travail
Le Québec possède des statistiques sur le chômage, les postes vacants, les salaires, les mises à pied et la productivité. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils ne décrivent pas nécessairement tout le travail qui disparaît, se déplace ou change de nature. Une fonction peut être confiée à un fournisseur situé à l’étranger. Un poste peut ne pas être remplacé après un départ. Une partie des tâches peut être automatisée par l’intelligence artificielle. Une entreprise peut conserver le même nombre d’employés tout en leur demandant d’absorber le travail de plusieurs postes disparus.
Ces transformations ne produisent pas toujours une fermeture, une mise à pied ou une manchette. Elles peuvent donc modifier le marché du travail sans être clairement identifiées dans les statistiques.
La question dépasse le travail offshore. Elle concerne aussi l’IA, la disparition des emplois d’entrée, l’intensification du travail et les fonctions qui quittent progressivement les entreprises québécoises.
Montaigne résumait son scepticisme par une question simple : « Que sais-je ? » Cette prudence devrait également guider l’analyse économique. Avant de conclure qu’une entreprise manque de travailleurs ou qu’elle améliore sa productivité, il faut savoir ce que les données permettent réellement d’affirmer.
Le Québec ne peut pas protéger ce qu’il ne distingue pas, et il ne peut pas distinguer ce qu’il ne mesure pas.
Ce que les statistiques canadiennes montrent déjà
Statistique Canada mesure plusieurs formes de sous-traitance. Au premier trimestre de 2025, 52,2 % des entreprises canadiennes ont déclaré avoir sous-traité des tâches, des projets ou des contrats de courte durée au cours des douze mois précédents.
Les activités les plus souvent sous-traitées comprenaient :
- La comptabilité, les services juridiques et les services professionnels : 36,5 % ;
- Le développement Web, les logiciels et la programmation : 17 % ;
- Le soutien aux technologies de l’information : 14,4 % ;
- Le soutien aux ventes et au marketing : 10,1 %.
La sous-traitance était plus fréquente dans les entreprises de 100 employés ou plus, à 66,8 %, que dans celles de 1 à 4 employés, à 45,5 %. (Statistique Canada)
Ces données sont importantes, mais elles sont canadiennes. Elles ne fournissent pas un portrait détaillé du Québec et ne permettent pas toujours de savoir où le travail a été réalisé.
Une entreprise québécoise peut confier sa comptabilité à une firme de Montréal, son développement logiciel à une entreprise de Québec ou son service à la clientèle à un centre d’appels de Sherbrooke. Elle peut aussi utiliser une filiale, une agence ou un fournisseur situé à l’étranger.
La sous-traitance ne signifie donc pas automatiquement délocalisation. Dans les données publiques consultées, le Canada ne propose pas encore de portrait québécois complet du nombre de fonctions exécutées à l’étranger, de la valeur des contrats offshore ou des emplois locaux qui n’ont pas été créés ou remplacés.
Cette absence ne prouve pas que le phénomène est massif. Elle démontre toutefois que le Québec ne possède pas encore un indicateur suffisamment précis pour le suivre.
Le travail offshore n’est qu’un angle mort parmi d’autres
Le travail offshore désigne une fonction exécutée dans un autre pays. Il peut concerner le soutien administratif, la comptabilité, le développement informatique, le service à la clientèle ou le traitement de données.
Il faut cependant distinguer plusieurs situations :
| Situation | Question à mesurer |
| Sous-traitance locale | La valeur et les emplois restent-ils au Québec ? |
| Sous-traitance canadienne | Quelle part de l’activité demeure au pays ? |
| Travail offshore | Combien de fonctions sont exécutées à l’étranger ? |
| Poste non remplacé | Le travail a-t-il été absorbé par l’équipe ? |
| Automatisation | Quelles tâches ont disparu ? |
Un emploi offshore ne signifie pas automatiquement qu’un emploi québécois a été supprimé. Il peut répondre à une compétence réellement indisponible, à un besoin international ou à une capacité inexistante localement.
Il peut aussi remplacer une fonction disponible au Québec simplement parce que le coût salarial est inférieur ailleurs. Sans données sur le lieu du travail, la rémunération, les fonctions transférées et les emplois évités, il est impossible de distinguer ces réalités.
L’intelligence artificielle transforme les tâches avant de supprimer des postes
L’IA constitue un deuxième angle mort. Elle ne supprime pas toujours un poste complet. Elle peut d’abord réduire certaines tâches, accélérer les opérations ou diminuer le nombre de personnes nécessaires pour produire le même résultat.
Au deuxième trimestre de 2026, 19,2 % des entreprises canadiennes déclaraient avoir utilisé l’IA pour produire des biens ou offrir des services au cours des douze mois précédents. La proportion était de 6,1 % au deuxième trimestre de 2024.
Parmi les entreprises utilisatrices, les applications les plus courantes étaient l’analyse de données à 36,6 %, l’analyse de textes à 34,5 % et les agents virtuels ou chatbots à 28,2 %. (Statistique Canada)
Ces chiffres mesurent l’adoption de l’outil. Ils ne permettent pas encore de savoir combien de postes ne seront pas remplacés, combien de tâches seront supprimées ou combien d’employés devront absorber une charge accrue.
Une entreprise juridique qui avait autrefois besoin de quatre adjointes pourrait éventuellement fonctionner avec une ou deux personnes si l’IA automatise une partie de la transcription, de la recherche documentaire et du suivi administratif. Cet exemple illustre un mécanisme possible ; il ne constitue pas une statistique nationale.
Le véritable enjeu est le suivant : le nombre de personnes nécessaires pour accomplir une même quantité de travail peut diminuer sans qu’un licenciement collectif soit annoncé.
Les portes d’entrée du marché du travail peuvent disparaître
Les postes de commis, d’adjoint, de réceptionniste et de soutien administratif permettent souvent aux jeunes d’acquérir leur première expérience. Ils constituent une étape vers des fonctions plus spécialisées.
Si ces postes sont automatisés, regroupés, transférés à l’étranger ou abandonnés après un départ, le problème ne se limite pas à une baisse du nombre d’emplois. Il touche la relève et les parcours professionnels.
Un poste vacant est mesuré. Un poste qui n’est jamais affiché l’est beaucoup moins.
Les statistiques disponibles ne permettent pas toujours de savoir :
- Combien de postes n’ont pas été remplacés ;
- Combien de tâches ont été redistribuées ;
- Combien de fonctions d’entrée ont disparu ;
- Combien d’employés travaillent désormais avec une charge accrue ;
- Combien de jeunes n’accèdent plus à une première expérience.
C’est une transformation silencieuse, mais elle peut avoir des conséquences durables sur les salaires, la mobilité professionnelle et la capacité des entreprises à former leur relève.
Pourquoi ces phénomènes sont-ils si peu visibles ?
Une fermeture d’usine produit des images, des témoignages et des chiffres. Un poste non remplacé ne produit généralement aucun événement public.
Les statistiques comptent plus facilement les personnes et les emplois que les tâches, les fonctions, les fournisseurs et le travail réparti entre plusieurs pays. Les entreprises communiquent aussi davantage sur l’innovation et la productivité que sur le nombre de fonctions supprimées ou transférées.
L’absence de données québécoises détaillées renforce le problème. Si le Canada mesure certaines composantes de la sous-traitance et de l’IA, mais ne publie pas encore un portrait intégré des effets sur le Québec, les décideurs disposent d’une vision partielle du marché local.
Wittgenstein écrivait, dans une traduction courante, que « les limites de mon langage signifient les limites de mon monde ». Si nous ne distinguons pas clairement l’emploi non remplacé, la tâche automatisée et la fonction offshore, ces réalités deviennent difficiles à voir dans le débat public.
Ce que le Québec devrait mesurer
Le Québec n’a pas nécessairement besoin d’interdire automatiquement l’IA, la sous-traitance ou le travail offshore. Il doit d’abord connaître leurs effets.
Un tableau de bord consacré à la transformation du travail pourrait suivre :
- Les emplois créés, supprimés et non remplacés ;
- Les tâches automatisées par l’IA ;
- Les fonctions exécutées à l’étranger ;
- La valeur des contrats offshore ;
- Les secteurs les plus exposés ;
- Les emplois d’entrée qui diminuent ;
- L’évolution de la charge de travail ;
- Les économies réalisées et leur réinvestissement au Québec ;
- Les effets sur la formation, les salaires et la relève.
Cette information aiderait les gouvernements à mieux orienter la formation et les politiques de productivité. Elle aiderait aussi les entreprises à distinguer une véritable pénurie de compétences d’une offre d’emploi insuffisante, ou une amélioration réelle de la productivité d’une simple réduction du coût salarial.
Gouverner avec les données, mais reconnaître celles qui manquent
Le Québec mesure les emplois, les postes vacants et les pertes officiellement déclarées. Il mesure beaucoup moins les fonctions qui disparaissent sans licenciement, les tâches absorbées par l’IA, les emplois d’entrée qui ne reviennent pas et le travail confié à l’étranger.
Il faut éviter de transformer cette incertitude en accusation. L’IA peut améliorer la productivité. La sous-traitance locale peut aider une PME à croître. Le travail offshore peut répondre à une compétence réellement indisponible.
Mais ces possibilités ne justifient pas l’absence de mesure.
Le fait que le Canada possède des indicateurs sur la sous-traitance et l’IA, sans fournir encore un portrait québécois complet des fonctions exécutées à l’étranger et des emplois non remplacés, illustre le problème général : nous connaissons certaines composantes de la transformation du travail, mais nous ne disposons pas encore du tableau d’ensemble.
On ne peut pas savoir ce que l’on ne mesure pas. Mais on peut constater trop tard que ce que l’on n’avait pas mesuré avait déjà transformé toute l’économie.
Mesurer ne signifie pas interdire. Mesurer signifie refuser de gouverner à l’aveugle.
FAQ
- Le travail offshore est-il le seul angle mort du marché du travail ? Non. Il s’ajoute à l’IA, aux postes non remplacés, à l’intensification du travail et à la disparition possible des emplois d’entrée.
- Les statistiques canadiennes décrivent-elles précisément le Québec ? Pas toujours. Plusieurs données disponibles sont nationales. L’absence d’un portrait québécois détaillé du travail offshore constitue elle-même une limite importante.
- L’IA supprime-t-elle déjà des emplois ? Les données mesurent principalement son utilisation. Elles ne permettent pas encore d’attribuer un nombre précis de pertes d’emplois à l’IA.
- Pourquoi mesurer les postes non remplacés ? Parce qu’un emploi peut disparaître sans licenciement. Le travail peut être automatisé, transféré ou réparti entre les employés restants.
- Faut-il interdire l’offshore ou l’IA ? Non. Il faut d’abord mesurer les effets réels, protéger les fonctions stratégiques et s’assurer que les gains de productivité ne reposent pas uniquement sur le déplacement des coûts vers les travailleurs et la collectivité.
Note méthodologique
Les statistiques citées proviennent principalement de Statistique Canada. Les données sur la sous-traitance et l’intelligence artificielle ne permettent pas encore d’isoler complètement le travail offshore, les emplois non remplacés ou les effets de l’IA sur chaque profession.
Les exemples liés aux adjointes juridiques illustrent un mécanisme possible et ne constituent pas une estimation nationale. L’analyse distingue les faits mesurés, les limites statistiques et les risques possibles.
Les données évoluent régulièrement. Les chiffres présentés reflètent l’état des connaissances disponibles au moment de la publication.
Références
- Statistique Canada — Analyse des entreprises ayant recours à la sous-traitance au Canada
- Statistique Canada — Utilisation de l’intelligence artificielle par les entreprises canadiennes
- Statistique Canada — Utilisation de l’intelligence artificielle en milieu de travail
- Statistique Canada — Intelligence artificielle et productivité des entreprises canadiennes
- Stanford Encyclopedia of Philosophy — Montaigne
- Oxford Reference — Ludwig Wittgenstein